Quand un couple pousse la porte du cabinet, chacun arrive le plus souvent avec sa liste. Ce que l'autre fait, ce que l'autre ne fait plus, ce qui a changé. Et chacun est convaincu d'une chose : le problème, c'est l'autre.
La première proposition de la thérapie de couple EFT — Emotionally Focused Therapy — est de déplacer complètement ce cadrage. Ni l'un ni l'autre n'est le problème. Le problème, c'est le cycle dans lequel les deux sont pris.
D'où vient l'EFT
L'EFT a été développée au milieu des années 1980 par Susan Johnson et Leslie Greenberg. Sa particularité : elle ne repose pas sur des techniques de communication, mais sur la théorie de l'attachement, formulée par John Bowlby à partir de l'observation du lien entre l'enfant et sa figure de soin.
L'intuition de Sue Johnson a été d'appliquer cette théorie au couple adulte. Notre partenaire devient, à l'âge adulte, une figure d'attachement : quelqu'un dont la disponibilité et la réactivité nous sécurisent. Quand ce lien vacille, le système d'attachement se met en alerte — exactement comme chez l'enfant. Et sous la colère, sous le reproche, sous le silence, il y a presque toujours la même question :
Est-ce que tu es là ? Est-ce que je compte pour toi ? Est-ce que tu réponds si j'appelle ?
C'est ce déplacement du regard — de la dispute vers la peur qui la produit — qui distingue l'EFT des approches centrées sur les techniques de négociation ou de communication.
Le cycle : ce qui se répète malgré vous
Dans la grande majorité des couples en détresse, on retrouve une chorégraphie très stable. Elle prend souvent la forme suivante :
Ce cycle est auto-entretenu : il n'a besoin d'aucun méchant pour tourner. C'est pourquoi il résiste si bien à la bonne volonté. On ne sort pas d'un cycle en essayant plus fort ; on en sort en le voyant, ensemble, de l'extérieur.
Les trois étapes du travail
L'EFT est un modèle structuré, en trois phases identifiées et manualisées — ce qui est précisément l'une des raisons pour lesquelles elle a pu être évaluée scientifiquement.
1. La désescalade
Identifier le cycle et le nommer ensemble. À ce stade, la dispute n'a pas disparu, mais elle change de statut : elle devient un objet que le couple observe à deux, plutôt qu'un procès. Beaucoup de couples décrivent déjà, à cette étape, un net apaisement.
2. La restructuration du lien
C'est le cœur du travail. Il s'agit d'accéder à ce qui se cache sous la colère et sous le retrait — la peur, la honte, la solitude — et surtout d'oser le dire à l'autre, dans la séance, en présence du thérapeute. Puis de permettre à l'autre d'entendre et de répondre. Ces moments d'échange, où quelqu'un se rend vulnérable et reçoit une réponse, sont ce que la recherche EFT identifie comme les tournants du changement.
3. La consolidation
Ancrer les nouveaux échanges, reprendre les problèmes concrets restés en suspens (organisation, éducation, belle-famille, intimité) — mais cette fois depuis une base sécurisée — et construire un récit commun de ce qui a été traversé.
Ce que dit la recherche
L'EFT fait partie des rares approches de couple à disposer d'un corpus d'essais contrôlés randomisés conséquent. C'est ce qui justifie son statut de thérapie fondée sur des preuves.
- Dans la revue de référence de Wiebe & Johnson (2016), publiée dans Family Process, l'EFT atteint ou dépasse les critères permettant de la classer comme thérapie de couple fondée sur des preuves.
- Les synthèses successives rapportent une taille d'effet élevée sur la satisfaction conjugale — de l'ordre de d ≈ 1,3 dans plusieurs méta-analyses.
- La méta-analyse complète de Wiebe, Wittenborn et collaborateurs (2024), qui a rassemblé l'ensemble des travaux d'efficacité disponibles, confirme le bénéfice et surtout son maintien jusqu'à deux ans après la fin du suivi.
- L'EFT a également été évaluée dans des situations complexes : couples dont l'un des partenaires souffre de dépression, de stress post-traumatique, ou fait face à une maladie chronique.
- Le suivi est relativement bref : la plupart des protocoles évalués se situent entre 8 et 20 séances.
On cite souvent le chiffre de 70 à 75 % de couples qui passent de la détresse au rétablissement, et d'environ 90 % qui rapportent une amélioration significative. Ces pourcentages, issus des premiers travaux du groupe de Johnson, sont réels — mais méritent d'être lus avec précision.
Ce que la recherche ne dit pas
Par honnêteté intellectuelle, et parce que c'est aussi ce que j'attends d'un praticien quand je lis ses références :
- Les essais les plus anciens portaient sur des effectifs modestes, ce qui tend à gonfler les tailles d'effet. Les synthèses récentes, plus larges, restent favorables mais avec des estimations plus prudentes.
- Une partie des études a été conduite par des équipes proches du modèle. C'est fréquent en psychothérapie, ce n'est pas disqualifiant, mais cela s'appelle un effet d'allégeance et il faut le savoir.
- Les chiffres de rétablissement sont des moyennes de groupe. Ils décrivent ce qui se produit à l'échelle d'un échantillon, pas une promesse individuelle. Aucun psychologue sérieux ne peut garantir un résultat à un couple donné.
- Comparée aux thérapies de couple comportementales, l'EFT montre des résultats au moins équivalents et souvent supérieurs sur la durée — mais la recherche comparative directe reste moins abondante qu'on ne le souhaiterait.
Cela ne fragilise pas l'EFT : cela la situe. Elle reste, en l'état actuel des connaissances, l'approche de couple dont l'efficacité est la mieux documentée.
Pour quels couples ?
L'EFT est particulièrement indiquée lorsque :
- Les mêmes disputes reviennent en boucle, avec le sentiment de ne jamais avancer
- Le lien s'est refroidi : cohabitation polie, silence, éloignement progressif
- Une blessure d'attachement précise n'a jamais été réparée (une trahison, une absence à un moment critique, une infidélité)
- Un partenaire poursuit et l'autre se retire, sans que rien ne débloque
- Une transition a fragilisé le couple : naissance, migration, deuil, maladie, changement professionnel
Une limite importante à connaître
La thérapie de couple, EFT comprise, n'est pas indiquée en présence de violences conjugales actives. Demander à quelqu'un d'exprimer sa vulnérabilité devant une personne qui peut s'en servir contre lui n'est pas thérapeutique : c'est dangereux. Dans ces situations, la priorité est la sécurité, et l'accompagnement se fait d'abord individuellement, avec les relais appropriés.
Il en va de même en cas d'addiction non stabilisée ou de relation extraconjugale toujours en cours et dissimulée : un travail préalable est nécessaire avant d'engager le couple.
En pratique, au cabinet
Le suivi débute par une à deux séances communes, destinées à comprendre la dynamique et à repérer votre cycle. Selon les situations, je propose ensuite une séance individuelle avec chacun, avant de revenir au travail à deux.
Mon rôle n'est pas d'arbitrer, ni de désigner qui a raison. Il est de ralentir les échanges au moment exact où ils dérapent, de rendre visible ce qui se joue en dessous, et de rendre possible une conversation que vous n'arrivez plus à avoir seuls.
L'EFT s'articule naturellement avec les autres outils de ma pratique : la thérapie des schémas lorsque des blessures anciennes se rejouent dans la relation actuelle, l'EMDR quand un événement traumatique précis continue d'occuper la place. C'est le sens d'une approche intégrative : la méthode s'adapte à la situation, jamais l'inverse.
Les séances se déroulent au cabinet, à Oak Clinique (Casablanca, quartier Gauthier), ou en visioconsultation — un format utile lorsque les emplois du temps des deux partenaires sont difficiles à faire coïncider, ou lorsque l'un des deux se trouve à l'étranger.
Références
- Johnson, S. M., & Greenberg, L. S. (1985). Emotionally focused couples therapy: An outcome study. Journal of Marital and Family Therapy.
- Wiebe, S. A., & Johnson, S. M. (2016). A review of the research in Emotionally Focused Therapy for couples. Family Process, 55(3).
- Beasley, C. C., & Ager, R. (2019). Emotionally Focused Couples Therapy: A systematic review of its effectiveness over the past 19 years. Journal of Evidence-Based Social Work.
- Rathgeber, M., Bürkner, P.-C., Schiller, E.-M., & Holling, H. (2019). The efficacy of emotionally focused couples therapy and behavioral couples therapy: A meta-analysis. Journal of Marital and Family Therapy.
- Wiebe, S. A., Wittenborn, A. K., et al. (2024). A comprehensive meta-analysis on the efficacy of Emotionally Focused Couple Therapy. Couple and Family Psychology: Research and Practice, 13(2).
- Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss, vol. 1. Basic Books.